Bioéthique Clinique

Juramento Hipocrático: paradigma de la ética médica

Le serment d´Hippocrate: paradigme de l’éthique médicale

Dans l’ère postd’Hippocrate, il est nécessaire d’adapter les principes d’Hippocrates au monde contemporain.

 

 

 

 

Congrès Mondial de Bioéthique 2020 (6/19-6/21 à l’Université de Pennsylvanie). Association Internationale de Bioéthique. Philadelphie, Pennsylvanie (USA)

Trois Abstracs du Professor Roberto M. Cataldi Amatriain acceptés pour le Congrès Mondial.

  • Vulnerabilities, Environment and Medicine
  • Medical assistance and inclusion policies
  • The health business and its tangles with the market

XIIe Congrès de Bioéthique au Puerto Rico

Ce congrès est organisé par la Fédération Latino-américaine et du Caraïbe d’institutions de Bioéthique (FELAIBE) et dans le programme des questions de bioéthique clinique sont abordées

 

Il y a 10 ans (2009) il était fait à Mendoza (l’Argentine), dans l’Hôpital Notti, le VII Congrès Latino-américain et des Caraïbes de Bioéthique (FELAIBE). Sur la photo de gauche à droite les docteurs: Alberto Bochatey, Marta Fracapani, Ferdinand Lolas Stepke, José Alberto Mainetti, Robert Cataldi Amatriain et Charles A. Barclay.

 

Les NEUROSCIENCES : Réflexion éthique et juridique

Dr. Christian Byk, magistrat, Secrétaire général de l’Association internationale droit, éthique et science, Président du Comité intergouvernemental de bioéthique de l’UNESCO.

El bioeticista francés Doctor Christian Byk (centro), autor del artículo, entre los Doctores Cataldi Amatriain y Florentino Sanguinetti, en la Fundación Internacional Cataldi Amatriain (Buenos Aires), 2018.

José Alberto Mainetti. Docteur en Médecine et Docteur en Philosophie par l’Université Nationale de La-Plata (UNLP). Professeur d’Humanité Médicale de l’UNLP. Président de Honor de la Académie Argentine d’Éthique dans la Médecine.

 

 

 

Introduction :

             Les neurosciences se définissent comme l’étude du fonctionnement du système nerveux depuis les aspects les plus élémentaires (moléculaires, cellulaires, synaptiques) jusqu’à ceux, plus fonctionnels, qui portent sur les comportements et les processus mentaux. Elles rassemblent ainsi des spécialités cliniques (neurologie, psychiatrie, psychologie, neurochirurgie etc.) et fondamentales.

Leurs progrès ont été en grande partie tributaires de ceux des techniques d’exploration du cerveau. Le développement de la neuro-imagerie a, en effet, révolutionné la pratique clinique et permis une acquisition exponentielle de connaissances sur le cerveau. Les nouvelles techniques d’IRM (Imagerie par Résonance Magnétique) permettent en particulier l’étude du cerveau, non seulement au plan morphologique et biochimique mais aussi au plan fonctionnel, en visualisant l’activation du cerveau lors de tâches diverses (motrices, sensorielles, cognitives etc.) ou d’états psychologiques (peur, angoisse, plaisir, satisfaction etc.).

A côté des méthodes d’exploration du cerveau, se sont  aussi développées des techniques de modification du fonctionnement cérébral. Certaines sont anciennes comme les médicaments (psychostimulants, anxiolytiques etc.), d’autres plus récentes comme les stimulations électriques et magnétiques trans-crâniennes, la stimulation cérébrale profonde ou encore les thérapies cellulaires pour lutter, par exemple, contre des maladies neurodégénératives telles que la maladie de Parkinson.

Le champ du « neuro-droit » et de la « neuro-éthique » est, en conséquence, lui aussi très vaste. Il englobe le champ clinique, c’est-à-dire les enjeux spécifiques soulevés par les affections neurologiques et psychiatriques et par l’application des techniques d’exploration du cerveau dans le domaine médical, mais aussi les possibilités d’utilisation à des fins non médicales et les risques tant sur la santé que sur le plan de l’éthique et du droit qu’elles sont susceptibles de faire courir.

De fait les neurosciences se présentent comme des outils d’exploration, de réparation, voire de contrôle sur l’homme.

I L’homme révélé : de l’identification de ce qu’il est à la prédiction de ce qu’il sera

Cela concerne essentiellement les techniques d’exploration du cerveau (électroencéphalographie, neuro-imagerie : scanner, IRM) qui permettent d’identifier certaines informations sur la manière dont le fonctionnement de notre cerveau est susceptible d’influer sur notre comportement.

Ces techniques seraient pour certains de nouveaux outils en mesure de prédire  le futur possible de la santé ou du comportement d’un individu.

A l’identification

Si l’on pense en premier aux bénéfices que peut en tirer la pratique médicale,  des utilisations sont toutefois possibles dans d’autres domaines, posant des questions éthiques et juridiques plus aigües.

1) Dans le domaine médical

L’utilisation de la neuro-imagerie pose deux importantes questions éthiques et juridiques :

  1. a) son apport à l’amélioration de la relation médecin-patient

Cette technique va-t-elle , par la fiabilité des informations  apportées, permettre au médecin de sauver du temps pour le restituer à sa relation avec le patient ou, au contraire, en raison d’une spécialisation accrue nécessaire pour interpréter les images obtenues, la technicité du rôle du médecin ne va-t-elle pas s’accroître et dépendre plus encore d’une technologie considérée comme susceptible, par l’utilisation de données de masse, de lui proposer des analyses et des diagnostics ?

  1. b) En tout état de cause, elle met l’accent sur la nature et la qualité de l’information à apporter au patient ainsi que la méthodologie avec laquelle l’information doit être transmise.

Comme le souligne le Pr Hervé Chneiweiss, « la liberté de l’individu n’est possible qu’autant qu’on l’informe (mais) nous devons démystifier les fantasmes, surtout lorsque les progrès de la science entrent dans le champ social pour l’amélioration des performances, le contrôle du comportement des enfants » (Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques-France, audition du 26 mars 2008, p11).

2) Dans les autres domaines

Pour des raisons différentes, la justice et l’éducation recherchent des outils d’évaluation des personnes qui leur sont confiées et les neurosciences semblent leur ouvrir de nouvelles voies.

  1. a) dans le domaine de la justice

– la justice pénale : l’exigence de la sécurité publique conduit à rechercher dans les neurosciences et la neuro-imagerie en particulier un moyen de trouver des réponses aux questions suivantes : tel individu est-il coupable, est-il responsable, est-il dangereux ?

-la justice civile : la neuro-imagerie peut aussi aider à mieux évaluer le préjudice corporel d’une personne accidentée, à dire si un individu est en capacité de prendre seul des décisions ou encore, lorsqu’il est en fin de vie, s’il peut communiquer avec d’autres personnes.

Cependant, tant dans le domaine de la justice pénale que de la justice civile, les neurosciences posent de nombreuses questions d’ordre juridique et éthique : la fiabilité des techniques, la  nature du système de preuve et rôle de l’expert dans le processus décisionnel.

 

  1. b) dans le domaine de l’éducation, les neurosciences, par la connaissance qu’elles fournissent du cerveau et de son fonctionnement, pourraient favoriser l’apprentissage des individus (M. Gaussel, C. Reverdy, Neurosciences et éducation, la bataille des cerveaux, institut Français de l’Education, n°86, sept.2013).

Un rapport de l’OCDE, publié en 2007, intitulé « comprendre le cerveau : naissance d’une science de l’apprentissage », avance  le souhait de rapprochement des milieux de l’enseignement et de la recherche. En France, le Ministre de l’éducation nationale a mis en place une commission d’experts afin de réfléchir sur l’apport des neurosciences pour aider à mieux apprendre, notamment aux élèves en difficultés. Toutefois, si toutes les contributions sont les bienvenues pour améliorer la pédagogie, certains soulignent qu’il ne faut pas trop attendre des neurosciences car « aucune des méthodes proposées pour remédier aux difficultés d’apprentissage ne proviennent des recherches en neurosciences, mais sont plutôt issus de la psychologie cognitive » (Schrag Francis (2013). « Can this marriage be saved? The future of “Neuro-Education” ». Journal of Philosophy of Education, vol. 47, n° 1, p. 20-30).

Quel que soit le domaine d’utilisation de ces nouvelles techniques, elles posent la question de la connaissance que les données de masse  collectées sont susceptibles d’apporter sur les individus et des groupes de population, ouvrant la voie à des atteintes à la vie privée, voire à des discriminations et, allant plus loin, à la mise en place d’une société contrôlant, par des techniques de prédiction, l’état de santé et le comportement des individus.

B la prédiction

1) Dans le domaine de la santé et notamment des soins psychiatriques, la  prédiction de certaines maladies,  comme la maladie d’Alzheimer,  des années, voire des décennies, avant l’apparition possible des premiers signes cliniques pose de nombreuses questions éthiques liées au risque de stigmatisation, voire de discrimination des personnes concernées.

Ce risque d’exclusion sociale est d’autant plus grand que pour nombre de maladies neuro-dégénératives, aucun traitement n’existe actuellement.

2) Dans le domaine de la criminologie, l’évaluation de la dangerosité pénale peut conduire à la  tentation de vouloir réduire les risques pour la société par un traitement médical préventif (délinquants sexuels : androcure, mineurs violents : ritaline…) ou même par un internement préventif comme la loi le permet déjà pour certains crimes dans plusieurs pays, dont la France.

C’est sans doute pour éviter une mise à l’écart par la société, que l’homme réparé apparait comme une solution pour certains. Mais alors,  comment distinguer les soins à visée préventive des modifications apportées à l’individu pour l’aider, malgré le vieillissement, à conserver mémoire, capacités physiques et intellectuelles au-delà de notre condition biologique ?

 

II L’homme réparé : de l’homme soigné à l’homme augmenté

A priori, pourquoi les neurosciences ne pourraient-elles être appliquées à l’homme si elles respectent une finalité médicale ? Seule, la finalité d’un homme augmenté serait condamnable parce qu’elle conduirait à une fragmentation de la société, les plus riches ou les plus « intelligents » ayant seuls vocation à devenir des « surhommes ».

A La recherche et  la thérapie

 

1) la recherche biomédicale:

Il existe des particularités propres aux recherches dans le domaine des neurosciences : d’une part, elles concernent le cerveau et, d’autre part, elles interviennent  sur des catégories de  personnes qui ne sont pas toujours aptes à consentir pleinement ou librement en raison d’une situation de vulnérabilité.

Faut-il pour autant envisager des aménagements aux normes éthiques et juridiques   en matière de recherche sur la personne ? Du moins, ne devrait-on pas prendre en compte l’importance des recherches cognitives et des recherches portant sur des dispositifs médicaux pour établir des bonnes pratiques ? En outre, il conviendrait de s’interroger pour savoir si les recherches visant à développer une interface cerveau-machine entrent dans les catégories de recherches autorisées par la loi. Relèvent-elles alors des recherches menées sur la personne humaine ou des recherches concernant des dispositifs médicaux ? Peut-être, faudrait-il considérer que les deux régimes juridiques doivent leur être appliqués.

2) La thérapie:

L’usage de médicaments spécifiques comme les interventions sur le cerveau engendrent des risques qu’il faut savoir évaluer tant au niveau individuel qu’à celui de leurs conséquences sur le spolitiques publiques. Et ces risques ne sont pas uniquement de nature médicale.

  1. a) les médicaments

S’agissant des médicaments neuromodulateurs – les  anxiolytiques, essentiellement les benzodiazépines au premier rang desquels le Diazepam (Valium), et les antidépresseurs , notamment ceux qui augmentent la sérotonine cérébrale telle que la Fluoxetine (Prozac) – l’analyse que fait le Comité consultatif national d’éthique (France)  dans son  sur le recours aux techniques biomédicales en vue de « neuro-amélioration » chez la personne non malade (avis 122 du 12 décembre 2013) montre  l’existence d’un risque important de détournement de celles-ci de leurs finalités médicales à des fins de neuro-amélioration.

A cet égard, on peut estimer que cette finalité détournée est devenue en France une réalité bien ancrée dans les pratiques. Ainsi, l’avis relève que «le Prozac illustre à lui seul la difficulté de tracer la ligne entre le normal et le pathologique puisqu’il arrive qu’une personne le prenne régulièrement sur une durée de dix à quinze ans sans indication pathologique, mais parce qu’elle se sent bridée dans son épanouissement par des dysfonctionnements minimes qui demeurent mal connus scientifiquement ».

  1. b) les interventions sur le cerveau-machine

– la correction des handicaps par l’interface cerveau-machine (Agence (française) de la biomédecine, Rapport 2017, annexe).

Une interface cerveau-machine (ICM) est un dispositif qui permet d’établir un canal de communication direct entre le cerveau d’un individu et un ordinateur ou une machine.

Les exemples les plus aboutis d’ICM réactives sont les prothèses sensorielles auditives et visuelles

mais on peut aussi piloter par la « pensée » divers dispositifs, allant du curseur d’ordinateur au bras artificiel articulé, ou utiliser la stimulation cérébrale profonde pour soigner certaines pathologies (maladie de Parkinson, syndrome de Gilles de La Tourette, troubles obsessionnels compulsifs, certaines pathologies mentales, douleur, etc…).

-la neurostimulation cérébrale profonde, qui consiste  à implanter des électrodes dans certaines zones spécifiques du cerveau et à les relier à un boîtier, qui délivre un courant électrique de faible intensité, est pratiquée ou envisagée  dans la maladie de Parkinson et dans le traitement de maladies psychiatriques, comme les dépressions, les troubles obsessionnels compulsifs (TOC) ou encore le syndrome de la Tourette (qui provoque des tics).

Outre les risques relevant d’une opération chirurgicale, des risques spécifiques existent en raison de notre (mé-) connaissance en l’état du cerveau et de sa plasticité. Dès lors, intervenir sur une zone, c’est exposer le malade à des modifications de comportement, inattendues, voire indésirables. Des patients, sous l’effet de la stimulation électrique profonde, peuvent ainsi devenir tristes, agressifs ou exaltés. Par ailleurs, le coût de ces nouvelles thérapies, si on prend en considération la part croissante de la population atteinte de maladies neurodégénératives, pourrait conduire à une incapacité de notre système de santé à y faire face et donc à des inégalités sociales dans l’ accès à ce type de soins.

 

B L’homme augmenté

Même les scientifiques qui s’opposent à au libertarisme en conviennent, « l’amélioration de la performance ne semble pas condamnable si elle a pour objet d’aider l’autonomie et le bonheur de l’individu, (permettre aux aveugles de voir, aux paralytiques de marcher) sans en faire payer le prix aux autres. Quel est le prix « social » de l’amélioration de la performance ? » (H. Chneiweiss ; op. cit. p.11).

1) Définition

Pour le CCNE (avis 122, 2013), si « la ligne de démarcation entre normal et pathologique paraît facile à tracer lorsqu’elle repose sur une mesure comme celle de la glycémie pour le diabète ou de la pression artérielle pour l’hypertension,…ans le domaine psycho-cognitif où n’existent ni norme, ni mesure malgré le développement de multiples échelles, la ligne de démarcation est impossible à tracer ». Toutefois, le Comité reconnaît que «la neuro-amélioration, pour certains, va au-delà du normal : «Le soin cherche à restaurer la santé en étant un remède à une maladie (…) l’enhancement cherche à aller au-delà du normal, en repoussant les limites de l’individu » (Rothman, S&D, 2003).

Nous considérerons, pour notre part, que l’amélioration humaine consiste à  améliorer ou augmenter  les capacités physiques et intellectuelles  d’un homme sain , tout en admettant l’existence d’un flou dans la détermination des frontières d’une telle définition.

C’est pourquoi, il convient d’examiner  la question des finalités mais aussi celle des risques pour la santé

2) Questionnement

  1. a) les finalités

Elles concernent des domaines divers : le sport, l’activité militaire, le travail, les loisirs, le commerce, l’assurance…Il convient donc de s’interroger sur la légitimité de chacune de ces finalités

– la santé, le moral, l’endurance, l’efficacité du soldat au service de la nation ne peuvent-elles constituer, dans les limites des lois de la guerre et de l’éventuelle élaboration de nouveaux  traités internationaux, une justification à cette « amélioration »?

– A l’inverse, des raisons de loyauté, de protection de la santé et de la vie privée  n’imposent-elles pas de bannir ces utilisations dans le sport et les pratiques récréatives ?

Mais, n’y-t-il pas des domaines où la réponse serait plus incertaine ?

Ainsi, dans le cadre du travail, on s’intéresse plus particulièrement aux neurosciences cognitives, qui étudient les mécanismes neurobiologiques sous-tendant la cognition (perception, motricité, langage, mémoire, raisonnement, émotions…) et certains employeurs n’hésitent pas à revendiquer l’utilisation d’outils d’objectivation des préférences individuelles (questionnaires dits «tests» de personnalités) basés sur les types de personnalités en combinaison avec les apports  des neurosciences, estimant qu’ils ouvrent de nouvelles voies en matière de développement des compétences de management et de leadership puisqu’ils permettraient une meilleure connaissance des motivations humaines. Est-ce un dévoiement des technologies médicales dès lors qu’il s’agit, non comme en médecine du travail de tenir compte de la santé du salarié pour adapter son poste de travail, mais d’opérer une sélection des salariés en fonction de la seule finalité de l’entreprise ?

Nous avons tendance à le penser mais faut-il pour autant interdire cette pratique en toutes circonstances, même avec l’accord de la personne concernée ? Ne conviendrait-il pas de la circonscrire à des niveaux de responsabilité élevés qui bénéficient en contrepartie d’avantages substantiels ?

Certains soutiennent même (Norton et al. 2015) que le développement récent d’électrodes d’EEG, qui peuvent être appliquées, de façon durable et non invasive, sur le lobe de l’oreille et l’os mastoïde de la mâchoire laisse penser que l’utilisation des ICM non invasives peut, dans un futur proche, s’étendre à la population générale afin de développer de nouvelles applications professionnelles (nouveau mode d’interaction avec les outils de travail ou armement).

Mais les risques pour la santé sont-ils si bien connus ?

  1. b) les risques pour la santé

Nous renvoyons ici à l’analyse pertinente de l’avis du CCNE qui conclut que « l’évaluation chez le sujet non malade des bénéfices et des risques du recours aux techniques biomédicales en vue de neuro-amélioration se heurte à des difficultés méthodologiques majeures. À court terme, il existe un décalage considérable entre la modestie des effets positifs observés dans les conditions expérimentales de la recherche cognitive et l’importance du bénéfice perçu par les utilisateurs dans la vie réelle. À long terme, le rapport bénéfice/risque est totalement inconnu, en ce qui concerne la durabilité du bénéfice (réel ou perçu) et la possibilité et la persistance d’effets délétères parmi lesquels le plus probable, compte tenu des expériences passées (amphétamines) est celui d’addiction ».

En conclusion de son étude, le CCNE  estime que « le phénomène sociétal de neuro-amélioration, bien que d’ampleur difficile à évaluer, demeure actuellement limité, mais (qu’) il est très probablement voué à se développer dans l’environnement socio-économique actuel, justifiant de ce fait la mise en place d’études d’observation ». Ouvrira-t-il alors la voie à un homme contrôlé mais par qui et à quelles finalités ?

III L’homme contrôlé : de la manipulation à la transformation humaine

Les formes contemporaines de contrôle social sont aujourd’hui complexes et diversifiées et ne supportent pas une interprétation unique quant à leurs buts et à la rigidité supposée des rapports sociaux qui en découlent.

Toutes posent néanmoins la question de notre autonomie et de l’exercice de notre liberté. Certes, ni l’une ni l’autre  ne saurait être absolue car la vie en société et les avantages que chacun en tire imposent une organisation sociale faite de contraintes légitimes dans l’intérêt de tous. Mais, ces règles communes doivent au moins être implicitement acceptées par le corps social qui doit pouvoir les modifier et, dans ses choix quotidiens, l’individu doit garder quelques marges de manœuvre, dont certaines liées à l’exercice des droits fondamentaux, supposent une protection plus grande.

A L’homme influencé

Dès lors que nous  vivons en société,  nous sommes sous l’influence de règles sociales et culturelles, plus ou moins fortes et qui évoluent dans un espace et dans un temps qui n’est pas celui de notre individualité. Toutefois, des individus peuvent pour des raisons diverses (de santé, de contexte…) se trouver dans des situations de vulnérabilité pouvant les rendre aisément manipulables ou dépendants.

1) L’injonction sociale de performance (ou de consommation)

C’est sans doute la marque la plus visible de nos sociétés dites « développées ».

Déjà dans un avis n°81 du 17 novembre 2003 sur « performance et santé », le CCNE attirait l’attention sur le fait que « la recherche éperdue d’une performance mue par le désir impérieux de progresser peut masquer la plus contraignante des aliénations ».

Cependant, le Comité ne condamne pas la performance en tant que telle ; il exprime même l’idée que celle-ci serait liée à la « nature humaine ». C’est pourquoi, il n’en condamne que les excès :

« il est ainsi vraisemblable qu’une des caractéristiques fondamentales de l’humanité des humains tient dans leur capacité à surmonter difficultés et obstacles, à aller toujours plus loin, quelles que soient les formes (matérielles, économiques, sociales, culturelles, éthiques, voire spirituelles) de ce dépassement ». Et la devise olympique « Citius, altius, fortius » (plus vite, plus haut, plus fort), créée lors de la renaissance des Jeux olympiques à la fin du XIXe siècle, pourrait tout aussi bien s’appliquer à l’ensemble des manifestations de cette quête humaine. Mais d’autres éléments constitutifs de la performance en rendent toutefois les effets plus ambivalents.

Les études, le sport, le travail, l’amour s’inscrivent aujourd’hui dans une logique de performance qui correspond à un contexte social et culturel, au demeurant variable suivant les pays même s’il subit aussi les effets de la mondialisation.

2) quelques exemples

 

  1. a) le neuromarketing

Le neuromarketing est l’application des neurosciences cognitives au marketing et à la communication. Le but de cette discipline émergente est de mieux comprendre les comportements des consommateurs grâce à l’identification des mécanismes cérébraux qui interviennent lors d’un achat ou face à une publicité.

En 2004, les neuroscientifiques américains Samuel McClure et Read Montague ont montré que notre cerveau, face à un produit commercial (en l’occurrence, un soda), évalue la qualité du produit (le goût de la boisson) non seulement d’après sa saveur réelle, mais aussi en fonction de la marque ou de la mémoire des expériences gustatives passées. Cela rejoint les travaux du neurologue américain Antonio Damasio qui a montré que les processus de décision reposent principalement sur des ressentis émotionnels et non sur des raisonnements par étapes.

L’objectif recherché est évidemment d’augmenter la consommation de l’individu, en ne considérant toutefois plus sa capacité de jugement mais la réceptivité à un stimulus, lui retirant ainsi la rationalité de ses besoins. Utiliser la recherche neuronale dans le but d’influencer les choix des consommateurs est donc comparable à une forme de manipulation mentale. C’est pourquoi dans LeMonde.fr du 26 juin 2012,[] un collectif de chercheurs demande « un débat le plus large possible sur la présence de la publicité [visant à activer les automatismes cognitifs] dans l’espace public », la liberté d’expression ne devant pas aller « sans une autre liberté complémentaire de la première : la liberté de non-réception », chaque citoyen devant in fine pouvoir « choisir où et quand il souhaite accéder à de l’information publicitaire ».

  1. b) les jeux

Si les neurosciences apportent un éclairage sur le rôle positif du jeu dans l’apprentissage scolaire (sur les neurosciences et l’apprentissage, cf. Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France : www.paristechreview.com/2013/11/07/apprentissageneurosciences), elles en mettent aussi en avant les risques d’addiction.

Ainsi, certains joueurs perdent-ils  le contrôle et tombent dans une spirale de jeu compulsif aux conséquences dramatiques. Les nombreuses similitudes avec l’addiction aux substances ont conduit la communauté psychiatrique à redéfinir le jeu pathologique comme une addiction comportementale. Un certain nombre d’hypothèses neurobiologiques issues de ce cadre théorique ont été testées ces dix dernières années, notamment à l’aide de la neuro-imagerie. Comme dans le cas de l’addiction aux substances, un faisceau d’observations indiquent un rôle central de la dopamine dans le jeu pathologique. Cependant, le mécanisme sous-jacent semble différent et reste encore mal compris. Les études neuropsychologiques montrent des déficits en termes de prise de décision chez les joueurs pathologiques, ainsi qu’un manque d’inhibition et de flexibilité cognitives. Ces troubles des fonctions dites « exécutives » indiquent vraisemblablement un dysfonctionnement au niveau des lobes frontaux. Enfin, les études d’IRM fonctionnelle laissent apparaître une réactivité anormale des structures cérébrales du « système de récompense », en particulier au niveau du striatum et du cortex préfrontal ventro-médian. Tandis que ces structures sont suractivées par les indices environnementaux associés au jeu, elles sont sous-activées par les gains monétaires. Cependant, les études réalisées à ce jour restent encore trop peu nombreuses et trop hétérogènes pour construire un modèle neurobiologique cohérent du jeu pathologique.

Influencé, manipulé, l’homme n’est-il pas en voie d’être transformé ?

 

B L’homme transformé

Certaines formes de transformation peuvent être radicales tant sur le plan scientifique que sur le plan idéologique.

1) Reconstruire le cerveau

  1. a) fabriquer des neurones

En 2015, des chercheurs toulousains ont réalisé une expérience sur des souris âgées atteintes de la maladie d’Alzheimer. Ils ont introduit des mutations génétiques identiques à celles relevées sur certains patients atteints de la maladie d’Alzheimer et ont ensuite stimulé artificiellement les cellules souches présentes dans leur hippocampe pour voir si elles pouvaient faire naître de nouveaux neurones et recouvrer la mémoire (en employant  une forme de thérapie génique). Trois semaines plus tard, les nouveaux neurones se sont développés comme des petits arbres dans le cerveau des souris. Grâce à leurs branches, ils pouvaient recevoir des messages des neurones voisins.

Qu’arrivera-t-il alors aux souvenirs stockés depuis l’enfance lorsqu’on repeuplera le cerveau avec des neurones tout neufs issus de cellules souches? Les informations seront-elles perdues comme des archives brûlées ou bien parviendront-elles à être conservées grâce à une sorte de mémoire dynamique en constant remodelage?» Toutefois, il a été montré que la tête d’un ver décapité repousse avec sa mémoire (Le Monde 11 07 2013).

  1. b) les cyborgs

La start-up californienne Neuralink a beau être nouvelle dans la sphère « siliconienne », ses projets n’en sont pas moins ambitieux. Son activité est centrée sur la création d’appareils directement implantables dans le cerveau. Leurs fonctions peuvent être médicales – traitement des pertes de mémoire ou des symptômes de la maladie de Parkinson- ou simplement technologiques par la création d’une interface entre le cerveau et l’Intelligence Artificielle permettant des échanges directs entre les deux.

« Changer de corps, changer de tête, dans tout çà où est l’identité de l’Homme à partir du moment où nous partageons avec un exo cerveau, un exo squelette, en un mot avec la machine, une partie de notre identité ? Il arrive un moment avec les avancées du bricolage du génome par une méthode « aussi  simple » que Crispcas 9, il convient de poser la question : que reste-t-il de notre part d’humanité, qui a  mis des milliers d’années à évoluer pour finalement se faire « doubler » par  une machine  qui fait de nous un cyborg,  mi-homme mi- machine, une chimère qui, à un moment ou un autre, cessera de vivre ou plus exactement de fonctionner ? » (https://blogs.mediapart.fr/semcheddine/blog/050317/vers-une-nouvelle-humanite-hybride-lhomme-cyborg).

Nous en serons arrivés alors au « post-humain »

2) L’arrivée du « post-humain »marque le triomphe du  passage d’un homme socialisé à un individu biologisé

  1. a) la question de la perfectibilité est un héritage construit à partir de sources philosophiques anciennes, que la philosophie des Lumières va transformer.

1°des sources anciennes

Comment distinguer l’homme des autres animaux ? La  philosophie a proposé différents critères : la main (Anaxagore), la politique (Aristote), le langage. Mais, c’est l’usage de la raison (Aristote, Descartes) qui semble avoir prévalu (vivre « sous la conduite de la raison », Spinoza). Toutefois, les Grecs et les Romains ne l’étendant ni aux esclaves ni aux barbares, c’est au christianisme qu’il revint d’accorder ce caractère constitutif de notre essence à tous les hommes. La distinction chrétienne entre « humanité déchue » et « humanité régénérée » en l’Eglise n’ouvrit cependant le chemin de la perfectibilité par la raison qu’à cette dernière.

C’est la philosophie des Lumières qui, détachant la nature humaine de l’idée de péché originel, inscrivit pleinement cette nature dans une dimension historique, celle de la perfectibilité.

2° la philosophie des Lumières et l’émergence de la perfectibilité historique

Pouvoir donné à l’homme d’agir sur sa nature, la perfectibilité n’est pas seulement une reconnaissance de l’idée de progrès appliquée à l’homme civilisé, elle est aussi, grâce à Rousseau, la découverte du paradoxe des errements de l’homme entre retour à sa nature et dénaturation.

-dans une acception première, la notion de perfectibilité est appréhendée comme une sorte d’ « optimisme anthropologique des Lumières » : elle est le signe  des capacités que l’homme a déployées pour s’élever au-dessus de ses capacités originelles. Mais, surtout, cet optimisme renverse l’ordre des choses car  il replace « l’homme au centre de la Création,…il devient l’incarnation d’une politique de conquête (et) le perfectionnement est …laïcisé ».

– Rousseau parle de la perfectibilité comme de «  la faculté de se perfectionner » et celle-ci ne se développe qu’avec le temps et l’exercice de la liberté, en fonction des besoins et des passions, d’où le rôle essentiel de l’éducation dans ce passage de l’état de nature à l’état social. Selon Rousseau, ce passage ne  rend les hommes ni plus libres ni plus heureux car l’homme est corrompu par la société  (Rousseau, « Discours sur l’origine et les fondements des inégalités parmi les hommes »,1755). Moquée par Voltaire, la pensée de Rousseau sera néanmoins comprise par Kant dans une approche substituant un optimisme anthropologique et historique à la vision quelque peu pessimiste de Rousseau.

Ainsi, la culture est-elle ambivalente : facteur d’émancipation et facteur de dénaturation. Mais, le droit n’est-il pas lui-même porteur de cette double qualité? Il libère ceux que les dures réalités de la vie asservissent et contraint l’intérêt individuel dans le souci du bien commun.

  1. b) le « post-humain » pourrait bien être la conséquence d’une nouvelle bataille idéologique

L’identité même de la personne et sa personnalité pourraient être altérées s’il devenait possible de modifier le fonctionnement cérébral, c’est à dire, d’agir sur les fonctions cognitives ou  les émotions. L’autonomie de la personne serait alors menacée soit parce que la personne se modifierait elle-même pour se conformer, par exemple, à un schéma sociétal, soit parce qu’elle serait l’objet, bien que non consentante, d’une coercition de la part du corps social.

« Améliorer » le fonctionnement cérébral de la personne non malade (neuro-amélioration), voire modifier le cerveau à un point tel qu’un homme nouveau viendrait à naître, de telles finalités s’inscrivent respectivement dans les courants transhumaniste et posthumaniste. Là encore, la question des limites à poser à l’utilisation de ces techniques mérite d’être soulevée.

Conclusion :

Pour le Comité consultatif national d’éthique (avis 122), «  les enjeux des recherches en neurosciences sont de 2 ordres, étroitement liés. Il s’agit d’une part, de relever le défi de dévoiler l’organisation et le fonctionnement de l’organe complexe que représente notre cerveau et plus généralement de notre système nerveux, à toutes les étapes de la vie et dans ses nombreuses fonctions, ouvrant une fenêtre sur la connaissance du soi et de nos comportements. Cette connaissance, en dehors de tout contexte pathologique, permet d’envisager une amélioration de certaines de nos facultés pour favoriser l’épanouissement de la personne (mieux apprendre, communiquer, interagir avec notre environnement, etc.), sans pour autant chercher à dépasser nos limites biologiques comme le prône le transhumanisme. D’autre part, les neuroscientifiques tentent de répondre à des besoins thérapeutiques non satisfaits, avec la nécessité d’apporter de nouvelles options pour combattre les nombreuses atteintes et maladies qui affectent le système nerveux. Les conséquences entravent souvent l’autonomie relationnelle de la personne et altèrent sa qualité de vie. S’y ajoutent les coûts induits par le suivi médical, évalués dans la Communauté Européenne à près de 800 milliards d’Euros, soit plus d’un tiers des dépenses de santé. Devant l’afflux des données issues de la recherche en neurosciences, le développement d’outils permettant d’appréhender et de modifier le fonctionnement du système nerveux, et les implications sociétales de ces avancées, notre responsabilité de neuroscientifique est de soulever les nombreux questionnements éthiques qui se posent. Il convient de faire la part entre utilisation thérapeutique et cosmétique des données, les possibilités effectives et les fantasmes.

L’évocation de ces quelques aspects de la recherche développée dans le champ des neurosciences justifie une approche éthique appropriée. C’est pourquoi, il convient d’anticiper les conséquences et l’impact sociétal d’évolutions technologiques qui parfois peuvent être considérées intrusives, voire de nature à mettre en cause les libertés individuelles, faute d’un encadrement approprié. L’acceptabilité de ces avancées dont l’intérêt en termes de prévention et de traitements s’avère évident, est conditionné par le souci d’éviter tout risque de dérive ou d’usage inconsidéré ».

 

 

Dr. José Alberto Mainetti (gauche), avec les doctoeurs Cataldi Amatriain et Dietrich von Engelhardt (Allemande). Table ronde à l’Association Médicale l’Argentine.

 

 

La Bioéthique dans le carrefour culturel et innovateur actuel

 

L’Impératif technologique ou  ¿toujours une technologie est-elle égale à un progrès ?

La brèche digitale

La brèche technologique

 La brèche culturelle

“”Le vrai instrument du progrès réside au facteur moral

Giuseppe Mazzini (1805 – 1872)

“Personne ne peut utiliser le mot je progresse s’il n’a pas de credo défini et un code de fer moral…”

Gilbert Keith Chesterton (874 – 1936)

 

Fritz Jahr (1927): “BioEthics: A Review of the Ethical Relationships of Humans to Animals and Plants”

Van Rensselaer Potter (1071): “Bioethics: Bridge to the Future”

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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